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« Le Grand Bond en Arrière » Une centaine de personnes sont venues participer à cette 3e Rencontre Utopique de Mosset Jeudi 24 Mars 2005 avec Serge Halimi, Dr en sciences politiques, enseignant à Paris VIII et journaliste au Monde Diplomatique. Auteur de plusieurs ouvrages, notamment de « Quand la Gauche Essayait.. », observateur de la politique française et internationale, Serge Halimi a brossé en deux heures et sur un rythme soutenu un tableau sans concessions de la dynamique historique qui a permis à la politique libérale de s'instaurer. Son soucis constant a été de démontrer que la logique libérale, qui s'impose comme une fatalité, ne doit pourtant rien à une force de la nature sur laquelle nous n'aurions aucune prise: elle est le fruit des hommes, le fruit d'une volonté politique. Au sein de ce processus, il constate deux mouvements importants : le fait que la classe politique se soit petit à petit détachée du monde des travailleurs a contribué à créer chez ces derniers un sentiment d'abandon et d'impuissance. Parallèlement, les médias en devenant l'outil des multinationales, ont cessé de relayer l'information sur les problèmes réels, accentuant ainsi la fracture entre la classe politique et le peuple. Ceci a pu être observé en France comme à l'étranger, et la conséquence éprouvée par tous les peuples des nations occidentales a été une amputation progressive des acquis sociaux et des services publics : aujourd'hui en Suède, par exemple, 1570 bureaux de Poste sur les 2000 existants ont été fermés. Fatalité ? C'est tout au moins ce que les politiques tentent de nous faire croire. Ainsi, lors des licenciements à Villevord, Chirac répondit que cette disparition était dans l'ordre des choses : les êtres meurent un jour, les entreprises de même ! « Les licenciements, c'est la vie. Moi, j'ai connu des maréchaux-ferrants, il n'y en a plus. Ce n'est pas pour autant que le monde a régressé », déclarait-il. Présenter l'accomplissement d'une volonté politique comme l'inéluctable processus de la vie et de la mort, voilà à quoi se sont employés les tenants du libéralisme. Mais pour parvenir à instaurer ce nouvel ordre mondial de la pensée unique qui se donne pour un processus « naturel », il a d'abord fallu s'employer à casser la résistance syndicale. Le signal a été donné par Reagan avec la révocation à vie de 11500 grévistes ! Cette casse, Tatcher en fit aussitôt un préalable à sa politique. Autre mesure à mettre en uvre, la baisse de la fiscalité directe : lorsque Reagan arrive au pouvoir, l'impôt sur la fortune est à 70%, lorsqu'il s'en va, il n'est plus qu'à 20%. Le gel du salaire minimum en 1980 est également déclaré : il n'augmentera pas avant 1990 et en 2005 il est à 3,95 euros/h. Les Dépenses publiques sont investies dans l'Armée et la paranoïa sécuritaire permet de faire taire les opposants. Avant Reagan, les profits US étaient de l'ordre de 35% et les salaires de 12%. Après lui, les profits sont passés à 50% et les salaires à 8%. Serge Halimi ne souscrit donc pas aux thèses du complot, mais à celle d'une imposture qui consiste à faire croire qu'il est impossible de penser contre le marché. Le capitalisme a besoin de décourager les gens de faire de la politique, il s'emploie à faire qu'ils se sentent impuissants en pratiquant le « désarmement intellectuel ». La dépolitisation, affirme-t-il, est le produit d'une politique, la même qui anime la stratégie de la construction européenne. Comment s'est
opéré le basculement idéologique d'une
économie keynésienne vers un capitalisme
suspendu aux verdicts du marché ? Donc de 1930 à 1970, le capitalisme était encore « sous tutelle » de l'état. La première politique ultra-libérale in vivo qui est menée dans le monde, c'est la politique du Général Pinochet à partir de 1973 qui fait appel à Friedman - qui lui servira de consultant - et à ses étudiants de l'université de Chicago. Il leur dit : « L'utopie libérale, vous voulez la construire quelque part, faites le chez nous. Il n'y aura aucune résistance; les syndicats ne vous gêneront pas; vous pourrez poursuivre les "réformes" aussi loin que vous le souhaitiez. » Après il y aura Thatcher en 79 et Reagan à partir de 81. Cette politique se fixe pour objectif la lutte contre l'inflation, objectif majeur que l'on retrouve dans le Traité de Constitution Européenne. Au passage Serge Halimi signale que les statuts de la Réserve Fédérale US sont bien moins libéraux que ceux de la Banque Européenne et que l'OMC n'a pas formulé une seule règle permettant de réguler les entreprises alors qu'une dérégulation est imposée aux états membres. Les
néo-libéraux poursuivent donc les objectifs en
accord avec leur idéologie : nulle fatalité
dans tout cela, mais l'application
délibérée d'une volonté
politique au service de leurs intérêts. Mais
comment parviennent-ils à « faire passer »
leurs idées pourtant à l'encontre de
l'intérêt général ? Serge Halimi
cite alors Sarkozy et son « pragmatisme » : faire
passer pour évident ce qui ne l'est pas en invoquant
l'efficacité. A l'aide d'une logique
réductrice qui réduit la complexité aux
éléments nécessaires à sa
démonstration, il parvient à se
présenter comme « l'homme de la situation
». Le capitalisme
parvient à digérer les crises qu'il engendre
parce qu'il n'y a pas de vision d'une société
alternative. Et il n'y a pas de vision d'une
société alternative en partie parce que les
grandes formations de gauche défendent grosso modo
les mêmes intérêts. On le voit dans la
plupart des pays occidentaux, la gauche s'embourgeoise,
s'éloigne des catégories populaires. Et elle
donne aux catégories populaires le sentiment qu'elle
privilégie en permanence les « exclus »,
les artistes, les étrangers, qu'elle s'enferme dans
l'Etat. On parle aux Etats-Unis des « progressistes en
limousine », on parle en France de la « gauche
caviar ». Un certain nombre de
questions dans le public ont convergé vers celle de
savoir à quoi sert l'analyse, aussi brillante soit
elle, si elle ne change rien. Ce à quoi Serge Halimi
a répondu que comprendre et dénaturaliser ce
qui se donne pour 'inévitable' donne les moyens
d'agir. Face au credo qui enferme les problèmes dans
« ce n'est pas à cause du libéralisme,
c'est parce qu'il n'y a pas assez de libéralisme
», nous avons besoin des outils de la
compréhension. Une autre question a porté sur
le fonctionnement possible d'une démocratie sans le
contre-pouvoir des médias. Ici Serge Halimi a
rappelé que la défaite du parti travailliste
britannique avait été imputée par lui
aux attaques du groupe Murdoch. En conséquence il
décida de courtiser Murdoch et les médias, et
la gauche en général a alors cessé de
dénoncer les abus des médias ainsi que les
monopoles hallucinants : même une force comme ATTAC
est singulièrement absente et ne dénonce pas
ce qui constitue pourtant le bras armé du
capitalisme. Cette bataille reste à mener. Quelqu'un a voulu savoir si les journalistes qui pratiquent le matraquage pour le OUI au Traité de Constitution Européenne ont lu le texte et si les sondages donnant le NON en hausse sont une manipulation. La réponse est venue en forme de boutade : « Il n'est pas nécessaire que les horloges conspirent pour donner l'heure au même moment, il suffit qu'elles soient réglées au départ. » Une dernière question, demeurée sans réponse, était de savoir si l'évolution des mentalités décrite par Serge Halimi, l'accélération à laquelle on assiste, est due à la réduction à l'unidimensionalité de l'individu, et donc en quelque sorte à une perte du sacré. Cette question projetait le débat dans une toute autre dimension. En effet, la lecture des faits historiques de Serge Halimi consiste à expliquer en quoi ce qui n'est pas « naturel » se donne pour tel. Bien qu'indispensable et permettant de décrire « ce qui se passe », elle ne permet cependant pas de comprendre sur quoi se fonde, intimement en chacun, le capitalisme et l'idéologie néo-libérale, et comprendre cela est aujourd'hui très important si l'on veut déterminer ce que signifie « faire de la politique ». En guise de conclusion, on peut emprunter une piste de réflexion au philosophe Miguel Benasayag: « ..l'Etat et la gestion sont le reflet, la représentation de la politique. Laquelle renvoie à « ce qui se passe » dans la base réelle. (..) Demander à la représentation qu'elle change les choses « d'en haut » revient plus ou moins à demander à notre image reflétée dans le miroir qu'elle maigrisse pour nous. » (Miguel Benasayag, Du Contre-Pouvoir, p.36-37) Les 4e Rencontres Utopiques de Mosset accueilleront José Bové en juin 2005 sur le thème de son livre, La Désobéissance Civique. Comme à chaque rencontre, la conférence-débat sera suivi d'un repas convivial. Sylvette Escazaux, le 26 Mars 2005 |
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