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Le non peut et doit l'emporter

 

Marie-George Buffet, secrétaire nationale du Parti communiste français

Oui ou non au projet de Constitution européenne ? C’est une question nodale pour la gauche. Toute la gauche.

Quel est l’enjeu ? Il s’agit tout simplement de savoir si la gauche choisit de rester la gauche. En d’autres termes, si elle refuse de se fondre dans le moule libéral.

Le doute n’est pas permis sur les désastres que porte ce texte pour notre peuple dans sa vie quotidienne et pour tous les peuples d’Europe. Nous avons fait l’expérience depuis Maastricht et même auparavant de ce que provoquait cette Europe libérale : casse des retraites, des services publics, de la Sécurité sociale, de l’emploi, des droits des salariés et de tous les droits sociaux...

La très minimaliste Charte des droits fondamentaux (20 pages) ne s’applique - c’est écrit - que dans la mesure où elle ne contredit pas les principes économiques de l’Union (200 pages). Les partisans du "oui" les plus tourmentés essayent tout juste de maquiller le caractère profondément libéral de ce texte. Je vois que l’on emploie tous les arguments d’autorité propres à faire dériver le débat de la question de fond.

"L’Union européenne offre à ses citoyennes et citoyens un marché ouvert où la concurrence est libre et non faussée", voilà le leitmotiv, exprimé ainsi dès l’article 3 et martelé ensuite. Quelle meilleure définition donner du libéralisme économique ?

Je pose donc une question à la gauche : n’avons-nous pas autre chose à écrire dans un texte d’orientation européen ? La gauche n’est la gauche que lorsqu’elle répond aux attentes populaires, porte un projet de société à la hauteur des aspirations des hommes et des femmes. Et la camisole libérale qui nous est présentée tourne le dos aux valeurs d’égalité, de solidarité, de justice sociale, de partage qui sont celles de la gauche. Elle sera un poids considérable au service des logiques capitalistes qui malmènent le monde.

C’est parce qu’elle a renoncé, mis au rebut sa raison d’être et délaissé les attentes populaires que la gauche a été battue si sévèrement en 2002, et les communistes savent de quoi ils parlent. N’est-il pas temps d’en finir avec la pédagogie du renoncement, avec un lâche accommodement ? Avons-nous encore des espoirs, des rêves, des projets de gauche, ou bien replions-nous l’échelle ?

Je pense que l’ambition de changer le monde doit être celle de la gauche. Et, pour cela, il faut changer l’Europe !

L’Europe est une belle idée, donnons-lui du sens plutôt que de laisser dériver. Mettons-y des projets de progrès pour tous. Quelles coopérations entre les peuples plutôt que la concurrence ? Quels droits pour les salariés plutôt que des droits au rabais ? Quelle démocratie plutôt que ces processus coupés des peuples ? Quelle Europe pour la paix plutôt que la bannière de l’OTAN ? Quels services publics et quelle protection sociale plutôt que le désengagement de l’Etat et le règne des marchés financiers ? Quelles sources nouvelles de financement public, plutôt que la dictature de la Banque centrale européenne, indépendante, et la crispation sur les déficits publics ?

J’entends dire - la formule est connue : "C’est oui ou le chaos !" S’agit-il d’un plébiscite ou bien peut-on donner son avis et remettre l’ouvrage sur le métier ?

J’entends dire que le "oui" est le seul à même de combattre Bush. Combattre Bush en marchant à sa suite ?

J’entends dire que le "non" serait un reniement des politiques passées et changerait la nature du projet de la gauche. Est-il si difficile de dire qu’on s’est trompé et n’est-il pas nécessaire de porter un projet franchement plus audacieux ?

J’entends dire que le "oui" ouvrirait les portes de 2007. J’ai bien peur qu’il ne débouche sur rien du tout sinon sur le renoncement le plus total, sur la poursuite effrénée de l’offensive libérale, sur la régression des droits et sur le développement de la misère. sur l’installation du désespoir au cœur de la vie sociale.

Il y a pourtant tellement d’autres possibles.

Il n’y a pas d’avenir de la gauche au centre. Pour rassembler notre peuple, la gauche doit être elle-même. Cela n’exclut pas les débats, mais en change le sens.

C’est pourquoi il faut rompre avec les logiques libérales, et dire "non" à cette dangereuse Constitution. Le "non" peut l’emporter. Le "non", c’est-à-dire l’aspiration à une autre Europe que celle dont nous avons fait l’expérience depuis des décennies, et qui pèse de plus en plus lourd sur nos vies quotidiennes. Le "non", c’est-à-dire - le doute n’est pas permis - l’espoir et la volonté de faire autrement !

Dès le mois de janvier, après avoir informé et beaucoup débattu avec les citoyennes et citoyens de ce projet, les communistes lanceront des forums pour un autre traité. Nous n’avons qu’une ambition : qu’ils deviennent, parce qu’elle l’aura voulu, les forums de toute la gauche.

Marie-George Buffet a écrit ce texte pour une tribune libre du journal "le Monde" (27/11/02)

 

 

 

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